Une nouvelle forme de storytelling est en marche : interview de Touria Dahak Salhi

« Mare medi terra », la mer au milieu des terres. Il y a eu la civilisation égyptienne, il y a bien eu le berceau de la philosophie et de la démocratie en Grèce, il y a bien eu aussi l’empire romain, pendant des milliers d’années le vrai centre du monde n’était pas une terre, mais une mer. J’ai nommé « Mare medi terra », la mer au milieu des terres, la Méditerranée. 

Cette remise en perspective de la Méditerranée, je l’ai entendue pour la première fois le 17 mars 2012 au cours d’une conférence du TEDx de Nice, le premier organisé sur la Côte d’Azur, perle parmi les joyaux de cette mer mythique.

J’en parlais  dans cet article. Ce jour-là, j’ai aussi rencontré des personnes remarquables comme Cécile, Christophe, Simon et puis l’organisatrice de cet évènement : Touria Dahak Salhi.

« C’est un projet fou, né comme un défi » nous expliquait-elle en nous accueillant. En 4 mois, elle avait mis sur pied du haut de ses 150 centimètres un événement unique et qui le restera.

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Une nouvelle forme de storytelling est en marche et il prend sa source ici

7 ans plus tard, Touria lance un nouveau projet fou, un livre qui sort de l’ordinaire et qui trouve bien sûr sa source autour de la Méditerranée. Entre la Côte d’Azur et le Maroc, il n’y a ni kilomètres ni heures qui comptent vraiment. Ce lieu est en dehors de l’espace et du temps, ce lieu est un lien fait d’histoires et ces histoires passent les contes d’antan de sa grand-mère jusqu’aux jeux vidéo d’aujourd’hui.

C’est un storytelling ancré en nous et porté vers le futur qu’elle sublime dans cet ouvrage.  Son titre : « Littérature orale: Perspectives culturelles et didactiques »

« Littérature orale: Perspectives culturelles et didactiques »

Littérature orale

Depuis 7 ans, Touria et moi prenons plaisir à nous soutenir sur les réseaux sociaux en s’intéressant à nos publications respectives. Dans cette interview, elle avoue même avoir fait un clin d’œil à mon cheval de bataille. Alors merci Touria pour ça et merci surtout d’avoir accepté spontanément de répondre à mes questions.

Ma première question est un exercice de style contraignant : pourrais-tu en un tweet, autrement dit 280 caractères, me parler de ton livre ? Je te pose cette question, car lorsque je parle de storytelling, on me pose souvent la question, est-ce qu’on peut faire du storytelling sur les réseaux sociaux ? Et donc, est-ce qu’on peut raconter une histoire en un Tweet ? J’ai l’habitude de répondre pourquoi pas et c’est même le rôle d’un digital storyteller, il doit être capable de le faire en 280 caractères comme en 1500 mots. Un livre qui revient sur le phénomène du conte, c’est bien ça ?

Voici une définition qui pourrait être un tweet : «  Un conte est une histoire intergénérationnelle nourri par nous, par l’inconscient collectif devenant un outil d’apprentissage polymorphe, adapté à chaque situation. »

Restons sur les réseaux sociaux. Sébastien Durand, un expert du storytelling et ami, on a travaillé tous les deux à Disneyland Paris, explique dans son livre :

« Les réseaux sociaux qui se déroulent sous la forme d’une conversation nous ont en quelque sorte ramenés aux temps primitifs de l’oralité. »

The storyteller is a Performer !

Est-ce que tu partages ce point de vue ? Et pourquoi ? Quelles sont d’après toi les différences entre l’oralité d’antan dont tu parles dans ton livre et celle présumée des réseaux sociaux ?

Effectivement, il y a un regain vers l’oralité pour plusieurs raisons : la fluidité du langage, la spontanéité et la réponse dans l’instant T.  Le malheur des réseaux sociaux est qu’il est devenu pêle-mêle, omettant une certaine esthétique de la réception

Les contes narrés dans le livre, c’est une forme de poésie orale, avec des assonances, des allitérations, interpellant l’imaginaire de l’auditeur, car le conteur dans ce cas-là comme on dit en anglais : « He’s a performer ». Il réalise une performance qui peut durer des heures. 

L’oralité des réseaux sociaux casse les codes ou plutôt instaure leur propre code, il est amorphe cela dépend de la situation géographique et de la personne, je parle au niveau des codes linguistiques et culturels. Je vois l’évolution de ces codes depuis plusieurs années, c’est effarant de voir la vitesse de leur ascension, elle n’est pas maîtrisée certes, mais l’esthétique de la réception est négligée sans parler du contenu. En fait, il y a cette querelle perpétuelle du monde ancien et le monde nouveau à l’époque de la mythologie et aussi les courants littéraires.

C’est une diachronie perpétuelle s’habillant des couleurs du temps.

Tu as un grand talent pour raconter des histoires, c’est évident quand on lit ton blog. J’ai l’habitude de dire, et j’ai même écrit plusieurs articles à ce sujet que pour raconter une histoire, il faut partir de son histoire. C’est exactement ce que tu fais dans ton livre, notamment en publiant des contes marocains narrés par ta grand-mère. Peux-tu nous dire quelque chose de ta grand-mère en évoquant un ou deux souvenirs de ton enfance lié à l’un de ces récits ? Est-ce qu’il y a un héros dans ton livre ? Est-ce que ce héros est une héroïne : ta grand-mère ?

Ma grand-mère fut une grande dame, elle avait le verbe exquis, bien brodé, son éducation passait par les proverbes et les contes d’une manière ludique et humoristique. Grâce à elle, elle nous a enrichi notre imaginaire, peut-être quelque part, elle a semé cet amour pour le storytelling

Ce verbe est exquis en perdition, il faut savoir le renouveler, le préserver. Les contes sont issus de la région de Fès, une ville impériale qui a 1200 ans d’histoire et ses habitants se sont abreuvés de cette culture ancestrale. Le livre contient un corpus de contes. La vraie héroïne, c’est ma grand-mère ainsi qu’une  jeune conteuse talentueuse qui a contribué dans le corpus. 

face à la... Méditerranée
Sur l’une des scènes du Festival de Cannes face à la… Méditerranée

Le storytelling est né en Méditerranée

Dans une interview sur le blog Storytelling Master, Mathias Savary, spécialiste du storytelling, nous rappelle que  « le premier à avoir théorisé l’art du récit est un Européen. Le père du storytelling, comme le fait remarquer Robert McKee — l’auteur de Story — c’est Aristote… On s’est bel et bien fait voler le storytelling ! » Le storytelling est donc né autour de la Méditerranée. Le livre de Touria en témoigne. Par exemple l’un des contes que sa grand-mère lui racontait commence ainsi : 

« Il était une fois dans un pays où poussait par le lys et le basilic parfumant tous les lieux… » 

Un cadre qui rappelle « nos terres au milieu de la mer ». Il met en scène deux jeunes femmes aux personnalités opposées, l’une rusée qui complote toujours contre les gens, l’autre, Nia, est loyale et sincère. Nia finit toujours par se sortir de situations rocambolesques. Touria aime particulièrement ce conte, car « ma grand-mère me disait que la personne de bonne foi gagne tôt ou tard. »

C’est d’ailleurs tout l’art du Storyteller de partir d’une situation particulière pour arriver à un récit dont l’enseignement est universel.

Les jeux vidéos ? C’est du storytelling !

On n’a jamais cessé de raconter des histoires et de les transmettre. C’était évident, il y a plusieurs milliers d’années. Parfois, on a l’impression que cela l’est moins de nos jours, peut-être aussi par la multiplicité des moyens de communication. J’insiste sur le fait qu’il s’agisse peut-être seulement d’une impression, car on oublie justement que les jeux vidéo sont aussi du storytelling. Est-ce que c’est ce que tu as voulu exprimer en affirmant « Une nouvelle forme du storytelling est en marche » ?

Je suis une fan des jeux vidéo, mon enfance a été bercée par cela, les jeux vidéo, c’est une nouvelle forme du storytelling interactif. Je donne l’exemple de Tomb Raider, Alone in the dark, Resident Evil, Final fantasy, Metal Gear Solid, ce dernier m’a marqué, car son storytelling comprenait des manipulations psychologiques difficiles à appréhender par des pré-ados et des adolescents. Cette génération de gamers est toujours fidèle aux jeux vidéo, même les jeux comme ISS pro ou FIFA, c’est une manière de réécrire chacun son histoire et l’améliorer, c’est un storytelling émotif qui joue du pathos. 

Cette phrase en l’écrivant, j’ai pensé à toi ! J’étais sûre que tu allais m’interpeller dessus. Le storytelling est devenu le nouveau commerce émotionnel utilisé à toutes les sauces. Il peut être utile s’il est très bien conçu.

Les entreprises n’ont pas le choix !

Quand on fait du storytelling, on fait de l’auditeur, du spectateur ou du lecteur, un acteur de l’histoire. C’est ce que Walt Disney voulait nous faire comprendre quand des visiteurs de son parc à thème étaient déçus de ne pas voir Blanche-Neige dans l’attraction qui lui était consacré : «« Mais Blanche-Neige, c’est vous  ! Quand vous êtes dans l’attraction, vous voyez avec les yeux de Blanche-Neige. » C’est encore plus évident dans les jeux vidéo. Mais est-ce que cela est aussi possible avec un client ? Une entreprise peut-elle faire efficacement du storytelling en mettant son client au centre de la scène ? Est-ce que tu conseilles aux entrepreneurs de faire aussi du storytelling et pourquoi ?

Les entreprises déjà utilisent ce procédé, certains réussissent d’autres pas, généralement les Anglo-saxons sont excellents. Dernièrement, j’ai partagé une publicité sur un détergent marocain repris par Creapills, le spot a utilisé un storytelling original avec un impact social. Ce genre de storytelling est un réel besoin de société pour changer plusieurs inégalités et décadence dans le monde.

Les entreprises n’ont pas le choix, ils doivent savoir concevoir une stratégie pour que leur storytelling soit efficace et ingénieux, les grandes firmes ont compris cela très tôt, à l’exemple de Coca-Cola ou Kinder.

Récemment, je me suis passionné par le récit de Marco Polo. Il n’est pas allé au Maroc, mais quand il était à Bagdad, il avait remarqué qu’il existait des personnes qui n’avaient rien d’autre à faire que raconter des histoires et des gens qui les écoutaient pendant des heures. Même si la mise en scène a profondément évolué, je trouve que l’essentiel n’a pas vraiment changé. Il y a encore des gens comme Touria qui aiment raconter des histoires et d’autres qui ont une envie irrésistible de l’écouter.

Un atelier sur le storytelling

Le storytelling vous intéresse ? Je vous invite à participer au #TheStoryShow au Village CA Sophia Antipolis le 10 décembre 2019 : “Storytelling et Théâtre : les 2 faces d’une même pièce avec Fred Levert Préparez-Vous à vivre une expérience unique !

#TheStoryShow
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