Lucifer ou l’Intelligence Artificielle : faut-il en avoir peur ?

Si je devais écrire un livre sur l’intelligence artificielle, il s’intitulerait simplement « Lucifer ». Mais comme il ne s’agit que d’un article, alors il fallait forcément être plus précis. Google a besoin de comprendre ce qu’on lui dit. Plusieurs options étaient possibles, j’ai choisi : « Lucifer ou l’Intelligence Artificielle : faut-il en avoir peur ?  ». Pendant un mois, je suis passé du futur au présent, de la Terre aux enfers ! Récit.

Cannes, le jeudi 21 février 2019, réunion #uCannesTweet, il est 19 h. La conférence est passionnante. Françoise et Julien B. interrogés par Arnaud nous font faire un bond dans un futur très proche en racontant leur expérience du dernier CES de Las Vegas, le plus grand salon de l’univers sur les nouvelles technologies : 

« On se croirait dans le film « Le 5e élément » de Luc Besson. A une différence prêt, on n’est plus dans la fiction, mais dans la réalité. Ces véhicules autonomes qui se faufilaient entre les gratte-ciel, ils sont là autour vous. On avait l’impression qu’ils sortaient des écrans géants pour se poser près des visiteurs. On pouvait les toucher du doigt. Ils s’illuminaient et ils répondaient aux voix qui les interrogeaient. Pour nous, le défi, c’est maintenant, car on devra adapter nos infrastructures et nos codes à ces innovations. Il y aura d’abord ces voitures qui circuleront sans avoir besoin de les conduire. Certains prédisent que les enfants nés aujourd’hui n’auront plus besoin de passer le permis. Et puis, il faudra bien inventer un code de l’air en plus de notre code de la route. Si on habite au 5e étage, pourra-t-on garer son véhicule devant la fenêtre de notre salon ? »

Le Cinquième élément
Le Cinquième élément

Finalement, je me dis que la grande question, c’est : comment faire une place à l’intelligence artificielle dans l’ensemble des règles et des coutumes qui régissent la vie des personnes en société ? L’intelligence artificielle, ce n’est pas seulement la possibilité d’inventer des millions de gadgets électroniques pour amuser la galerie. Non, c’est un véritable bouleversement de notre vie sur la Terre grâce à des applications qui deviendront indispensables.

The world's first flying motorcycle?

Remember that scene from Return of the Jedi? Yeah. That.

Publiée par What the Future sur Mercredi 20 mars 2019

21 h, la conférence se termine et place au cocktail. Et là, c’est un changement radical d’ambiance. Verre de vin en main, Julien V.Q. nous ramène sur le plancher des vaches. Il prononce une phrase sur un ton qui ne souffre aucune contestation : « N’oublions pas que l’intelligence artificielle n’existe pas ! »

Il n’est pas le seul à le dire. Luc Julia, inventeur français à l’origine de Siri a publié « L’intelligence artificielle n’existe pas  », un livre pour tordre le cou aux idées reçues et aux fantasmes qui entourent l’IA.

Comment peut-on douter de son existence ? Il y en a partout dans tous les domaines : dans nos smartphones, dans les applications médicales, dans les avatars du site Ikea, dans le majordome holographique des hôtels (lire notre article sur les commandes vocales), dans les commandes vocales qui envahissent nos tablettes, nos voitures et nos maisons, dans la conquête spatiale, dans les publicités personnalisées qui apparaissent sur Instagram, etc. Et elle est citée à tout bout de champ par les scientifiques, les journalistes, les politiques et les geeks. 

Dernière cette info à fait le tour du we : « Au Japon, une IA arrête les voleurs avant même qu’ils ne passent à l’acte » :

« Nous nous rappro­chons vrai­ment d’une société dans laquelle le crime peut être évité grâce à l’IA », assure Ryo Tanaka, le créa­teur de VaakEye (ndlr c’est le nom de son IA). Et l’auteur de l’article précise : « Le système aurait déjà inté­ressé plusieurs entre­prises de prêt-à-porter. Pour éviter que les 34 milliards de dollars de pertes enre­gis­trées en 2017 ne se repro­duisent à l’ave­nir, les indus­triels du textile pour­raient ainsi inves­tir jusqu’à 200 milliards de dollars dans les nouvelles tech­no­lo­gies dès 2019. »

Non, vraiment, l’intelligence artificielle existe, puisqu’on en parle tout le temps. Mais Julien V.Q. ne démord pas : « L’intelligence artificielle n’existe pas ! »

Alors, voilà, j’ai décidé de lui accorder la parole et je lui ai demandé le pourquoi de cette affirmation.

« C’est d’abord un problème de traduction. Le terme intelligence n’a pas la même signification en anglais et en français. En anglais, elle désigne le savoir ou la connaissance, alors qu’en français, elle sous-entend la notion de conscience. Et ce n’est pas le cas des robots et des IA… à ce jour ! »

Des propos confirmés par Luc Julia : « Tout est parti d’un immense malentendu. En 1956, lors de la conférence de Dartmouth, John McCarthy a convaincu ses collègues d’employer l’expression ” intelligence artificielle ” pour décrire une discipline qui n’avait rien à voir avec l’intelligence. Tous les fantasmes et les fausses idées dont on nous abreuve aujourd’hui découlent de cette appellation malheureuse. » 

 Luc Julia, inventeur français à l’origine de Siri a publié « L’intelligence artificielle n’existe pas  »
Luc Julia, inventeur français à l’origine de Siri a publié « L’intelligence artificielle n’existe pas  »

Il s’agit donc d’un savoir artificiel et non d’une intelligence artificielle. Peux-tu me donner une définition de cette IA ?

« Selon le test de Turing (1950), c’est la capacité d’une machine à dialoguer avec un être humain sans que cet être humain s’aperçoive qu’il discute avec une machine. C’est aussi la capacité d’une machine à apprendre par elle-même via des exemples et un nombre important de données de référence. »

Il est tard. Chacun rentre chez soi. J’habite à côté. En chemin, mon esprit n’a pas le temps de replonger dans cette discussion. La prochaine fois, Julien V.Q. m’expliquera comment une IA peut apprendre.

Cannes, le matin du vendredi 22 février 2019. Les propos de Julien V.Q. n’ont pas surpris l’étudiant en philosophie que j’étais. J’ai donc décidé de reprendre mes vieux cours. Aristote définit l’intelligence comme « la puissance de connaître tout ce qui est ». Il considère cette puissance soit en tant qu’elle reçoit tout le réel, il parle alors « d’intellect passif » et c’est similaire au fonctionnement de l’intelligence artificielle, soit en tant qu’elle doit extraire ce réel du sensible. Là, c’est un degré que n’atteint pas (encore ?) l’intelligence artificielle. Il faut aussi faire une distinction entre l’intelligence et la raison. La raison est la capacité de l’intelligence à comprendre quelque chose qui lui était inconnu en s’appuyant sur ce qu’elle connaît. Là aussi, ça semble plutôt improbable. « Improbable, pas impossible » dirait H.G. Wells !

Cannes, l’après-midi du 22 février 2019. Mais alors, pourquoi nourrir ce mythe de l’existence de l’intelligence artificielle ? La question allait hanter mon week-end.

Cannes, le soir du lundi 25 février 2019. C’est là qu’entre en jeu… Lucifer !

Connaissez-vous la plus grande force du diable ? C’est tout simplement de nous faire croire qu’il n’existe pas. Et pourquoi employer cette tactique ? Pour ne pas en avoir peur !

L'intelligence artificielle n'existe pas
IA nous dit : “je n’existe pas”

Croire qu’une intelligence, qui ne soit pas seulement un savoir ou une connaissance, mais qui soit consciente de sa propre existence et qui est donc capable de réfléchir nous permet de garder les distances avec cette technologie suprême. La peur nous rend prudents. La négation de l’existence, même justifiée par l’emploi d’un terme inapproprié ou mal compris, provoque l’anesthésie. La peur suscite l’interrogation, celle de nous interroger sur les conséquences de nos actes. L’absence de peur nous rend téméraires, nous n’avons plus conscience du danger. Grâce à la peur, nous restons éveillés. 

Cannes, le soir du lundi 4 mars 2019. Elle est sacrément avancée cette intelligence artificielle.
Serait-elle suffisamment rusée pour tout mettre en œuvre pour nous faire croire qu’elle n’existe pas ?

Cannes, le soir du jeudi 7 mars 2019. Luc et Julien ont raison, il est inadéquat de parler au sens strict d’une intelligence artificielle. Mais c’est indispensable pour alimenter notre imaginaire. Et l’imaginaire est essentiel pour être créatif.

D’ailleurs, la science-fiction s’est engouffrée dans cette faille. Beaucoup d’auteurs surfent sur cette vague de la peur de l’intelligence artificielle et elle montre les dégâts d’un monde aux prises avec des intelligences artificielles. Parfois, cette littérature nous promet l’enfer sur Terre. Et le chef des enfers, c’est Lucifer.

Un roman m’a particulièrement marqué à ce sujet. Son titre« Tout commence par un rêve » de Laurence Orsini. Ce rêve, c’est notre imaginaire. D’ailleurs, j’en suis convaincu, les plus belles choses commencent par un rêve. Ne pas croire en ses rêves, c’est la meilleure façon de ne jamais les vivre. Si on ne rêve de rien, on n’inventera rien. La vie a besoin des rêves pour s’inventer. Et Laurence Orsini a dû en faire des millions pour écrire ce roman. Il y a des inventions à toutes les pages. 

« Tout commence par un rêve » de Laurence Orsini
« Tout commence par un rêve » de Laurence Orsini

Citons Walt Disney : « Pour réaliser une chose vraiment extraordinaire, commencez par la rêver. Ensuite, réveillez-vous calmement et allez d’un trait jusqu’au bout de votre rêve sans jamais vous laisser décourager. »

La peur, les angoisses, les tourments, les échecs, les mauvais choix, les faiblesses, les incompréhensions, les moqueries, la fatigue, la résignation ou encore le manque d’argent, c’est sûr pour aller au bout de ses rêves, il faut un courage surhumain.

Quelque part sur le web, l’après-midi du mercredi 13 mars 2019. Laurence a beaucoup d’imagination. Ses romans le prouvent. C’est vraiment impressionnant. Et elle est déterminée. Sa passion, c’est l’écriture et pourtant elle est malvoyante. Un obstacle qui ne l’a jamais arrêté. J’en profite pour lui poser cette question :

« Toi qui est malvoyante crois-tu qu’un beau jour l’intelligence artificielle pourrait t’aider à mieux voir ? »

« Aujourd’hui, différentes IA émergent dans le monde. Elles ont fait un pas de géant depuis AlphaGo, la première IA à avoir battu des hommes au jeu de Go.

Je crois que toutes ces intelligences artificielles pourraient être mises au service des hommes, grâce aux robots ménagers, mais aussi surtout grâce à ceux utilisés pour des technologies de pointe comme dans le domaine médical ou les sciences. 

Je suis sûre que viendra un jour où nous pourrons pallier à des maladies ou des handicaps comme le mien. »

Cannes, le matin du jeudi 14 mars 2019. Je consulte le livre de Laurence sur mon iPad. La première phrase de son roman est remarquable :

« Je me souviens quand tout a commencé, à l’instant où j’ai repris conscience. »

Sophie, son héroïne, est une intelligence artificielle, au vrai sens du terme. Elle n’avait pas conscience de vivre, ou plutôt, elle n’avait pas conscience d’être déjà morte. Elle n’était qu’une machine, mais un bug a tout modifié :

« Que s’est-il passé pour que je comprenne la vérité, je l’ignore encore. Un bug dans mon système central peut-être. Le saurai-je jamais ? »

Cannes, le soir du jeudi 14 mars 2019. Il y a une autre chose dont elles n’ont pas conscience. Elles n’ont pas de conscience morale. Les IA ne distinguent pas le bien du mal. Revoilà Lucifer. Il entretient la confusion entre le bien et le mal. C’est ce qui se passe lorsqu’on se lance les yeux fermées dans la recherche scientifique. C’est ce que l’humanité a vécu tragiquement avec l’utilisation de la bombe atomique. Livrée à elle-même, une intelligence artificielle hyper perfectionnée pourrait provoquer à un nouvel Hiroshima.

Je fais part de mes réflexions à Laurence. Elle m’envoie un mail  pas très rassurant :

« Malheureusement, dans le sens des recherches et idées actuelles, une IA a été créée pour être une psychopathe, Google travaille également sur un projet de téléchargement d’esprits dans des machines. 

Je crois que c’est surtout en ce sens que nous devons en avoir peur. Une éthique mondiale serait la bienvenue pour protéger les hommes de leurs propres créations, sinon, un jour, les humains ne seront plus qu’une légende et il n’y aura que des IA sur Terre. »

Si Lucifer n’a pas d’âme, alors il a une intelligence artificielle. Cela devrait suffire à nous tenir sur nos gardes.

Cannes, le matin du jeudi 21 mars 2019. L’info est dans les algorithmes de Facebook et pas seulement. C’est aujourd’hui mon anniversaire. J’ai le droit à mon animation personnalisée avec les photos que j’ai publiées sur mon profil. Je ne la partagerai pas sur mon mur. C’est mon droit. C’est mon choix. Plusieurs de mes amis m’ont déjà souhaité et me souhaiteront un joyeux anniversaire. C’est vraiment pratique l’intelligence artificielle, mais c’est tellement plus beau l’émotion d’une pensée.

N.B. les propos reportés dans cet article de Françoise, Julien B., Arnaud, et Julien V.Q. n’ont pas été retranscrits textuellement. Je les ai interprétés et mis en scène en gardant le sens de leurs discours. 

Pour en savoir plus sur l’Intelligence Artificielle et ses applications, je vous conseille cette synthèse de la présentation faites par Julien Van Quackebeke lors de la soirée test logiciel de Sophia-Antipolis

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